Francesca Woodman : Un corps comme seul matériel

Catégorie : Photographes célèbres, et un peu moins Temps de lecture : 5 minutes

Francesca Woodman : Un corps comme seul matériel

Auteur : Theo Bickel Source : unplash.com

Il y a des photographes que l'on étudie. Et il y en a d'autres que l'on porte.


Francesca Woodman est de ceux-là. Depuis la première fois que j'ai vu une de ses images — un corps de femme à moitié dissous dans un mur de papier peint écaillé, ni tout à fait présente ni tout à fait absente — quelque chose ne s'est jamais tout à fait refermé. Ce n'est pas de l'admiration au sens habituel du terme. C'est quelque chose de plus troublant. Une reconnaissance, peut-être. La certitude que cette photographie dit quelque chose sur la nature de l'image que je n'aurais pas su formuler autrement.


Francesca Woodman est née le 3 avril 1958 à Denver, Colorado, dans une famille d'artistes. Wikipedia Dès l'âge de treize ans, initiée par une professeure, elle s'essaie à la photographie. CultURIEUSE Ce détail m'a toujours frappé. Treize ans. À cet âge, on tâtonne. On imite. On cherche. Elle, elle cherchait déjà quelque chose d'autre — quelque chose qui n'avait pas encore de nom.

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Un corps comme seul matériel


Francesca Woodman a quasi exclusivement utilisé son propre corps dans ses images. « Ainsi je suis toujours à portée de main », explique-t-elle, « quand l'urgence de la représentation se manifeste. » Henri Cartier-Bresson Foundation


Cette phrase me touche chaque fois. L'urgence de la représentation. Ce n'est pas le langage d'une étudiante qui fait ses armes. C'est le langage de quelqu'un pour qui photographier n'est pas une activité mais un état — une nécessité aussi immédiate que respirer.


Pour se photographier elle-même en action, Woodman utilisait la longue exposition et la double exposition, capturant ainsi différentes étapes du mouvement, traçant pour ainsi dire le motif du temps. Il en résulte une image floue qui suggère le mouvement et l'urgence. Tate Ce flou-là n'est pas une erreur. Ce n'est pas non plus un effet décoratif. C'est une décision philosophique : si le corps bouge, si la prise de vue dure, alors l'image ne peut pas mentir en prétendant fixer ce qui, par nature, fuit.


L'œuvre de Woodman a tout de l'improvisation spontanée, de l'essai sans prétention. Elle est aussi rigoureusement construite, nourrie de références multiples et assumées : le surréalisme, la tradition du nu académique qu'elle déconstruit, la performance corporelle, les dispositifs du miroir et de l'ombre qui traversent toute l'histoire de l'autoportrait depuis la Renaissance. Artefields


Rome, le surréalisme, et une librairie qui change tout


En 1975, elle entre à la Rhode Island School of Design de Providence. Ses clichés lui valent de décrocher une bourse qui lui permet de passer un an à Rome. CultURIEUSE C'est là, dans cette ville où j'ai moi-même ressenti quelque chose de particulier dans l'air — cette densité du temps accumulé dans les pierres et les lumières — que quelque chose se noue définitivement dans son travail.


À Rome, Woodman fréquente régulièrement la librairie Maldoror, spécialisée dans les livres sur le surréalisme. C'est là qu'elle découvre les pionniers de ce mouvement, notamment Man Ray et Meret Oppenheim, et qu'elle applique certaines des caractéristiques du surréalisme à son propre travail. Tate


Dans une note de 1976, Woodman relia une de ses œuvres à un cours sur les contes de fées suivi en première année à RISD, l'associant à l'histoire de la Reine des neiges, dans laquelle des fragments de miroir symboliques modifient la perception du beau et du laid. Finestre sull'Arte Ce genre de connexion — entre un cours, un conte, une image — dit tout sur la façon dont elle travaillait. Pas par intuition brute, mais par une intelligence sensible qui tissait en permanence entre le monde des idées et celui des corps.


Ses photographies entretiennent des liens étroits avec la photographie surréaliste : jeux de déformations du nu féminin, recours aux objets trouvés, penchant pour les intérieurs délabrés. AWARE Archives of Women Artists Elle confond le corps et le décor, comme si le corps fusionnait avec son environnement, jusqu'à questionner le genre, l'identité, sa place dans la société. Artistikrezo


Ce que ses images font à celui qui les regarde


Je travaille moi aussi avec des lieux abandonnés. La nuit, avec une pose longue, dans des espaces où le temps semble suspendu. Et quand je regarde les photographies de Woodman — ses pièces aux murs pelés, ses papiers peints qui se décollent, ses corps qui se fondent dans les surfaces comme s'ils étaient faits de la même matière — je reconnais quelque chose.


Pas la même esthétique. Pas le même propos. Mais la même conviction que certains lieux portent une mémoire que la photographie peut rendre visible. Que le corps dans l'espace — immobile ou flou, present ou en train de disparaître — est un moyen de parler de quelque chose qui dépasse le portrait.


Chris Townsend, son meilleur biographe, a dit de Francesca Woodman qu'elle était « un être disséminé dans l'espace et dans le temps ». Et son occupation frontale de l'espace et sa dilatation du temps, jusqu'au bougé des êtres qui en deviennent flous, caractérisent ses images. Espritsnomades


Cindy Sherman elle-même a témoigné de l'influence de Woodman : « Elle n'avait presque aucune limite et faisait de l'art à partir de rien : des pièces vides avec du papier peint décollé et juste sa silhouette. Pas de dispositif élaboré ni de lumières. Son processus me frappait davantage comme celui d'un peintre — travailler avec ce qui est là, juste devant soi. » Tate


Une œuvre construite dans l'urgence


Malgré la brièveté de sa carrière, son œuvre, qui compte environ 800 clichés, connaît un succès posthume et influence la création photographique contemporaine. Wikipedia Huit cents images en moins d'une décennie de travail effectif. Ce chiffre dit quelque chose d'essentiel sur l'intensité de cette pratique. Ce n'était pas une production. C'était une exploration effrénée — un corps soumis à l'examen de l'objectif avec une régularité qui tient plus de la recherche que du projet.


En janvier 1981, paraît son premier et unique livre publié, Some Disordered Interior Geometries. La Nouvelle Chambre Claire Ce titre, à lui seul, est un programme. Des géométries intérieures désordonnées. Le chaos organisé. L'ordre trouvé dans ce qui semble décomposé.


Le 19 janvier 1981, à vingt-deux ans, Francesca Woodman se défenestre de son appartement à New York. C'était alors une jeune artiste inconnue qui peinait à trouver un lieu pour exposer son travail. La Nouvelle Chambre Claire


Je ne ferai pas de son œuvre une lecture rétrospective de sa fin. Sa mère l'a dit avec une justesse que j'admire : don't forget she was a kid. Elle avait treize ans quand elle a commencé. Elle en avait vingt-deux quand elle s'est arrêtée. Entre les deux, il y a une densité d'images et d'interrogations que la plupart des photographes n'atteignent jamais en toute une vie.


Ce qui reste


Les œuvres de Francesca Woodman font partie des collections de musées internationaux, comme la Tate Modern à Londres ou le Metropolitan Museum of Art à New York. Henri Cartier-Bresson Foundation


En France, la Fondation Cartier et les Rencontres Internationales de la Photographie d'Arles ont été les premiers à lui consacrer une rétrospective, en 1998. Henri Cartier-Bresson Foundation En 2016, la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris lui rendait hommage à nouveau — trente-cinq ans après sa mort.


Il y a dans cette reconnaissance tardive quelque chose d'amer et de juste à la fois. Amer, parce qu'elle ne l'a pas connu. Juste, parce que ses images n'avaient pas besoin d'elle pour continuer à exister. Elles existent seules. Elles parlent seules. Et elles continuent, des décennies plus tard, de dire quelque chose d'essentiel sur ce que c'est que d'avoir un corps, d'occuper un espace, de vouloir être vue — et de vouloir simultanément disparaître.


Elle voulait que ses photographies soient à ses mots ce que les photographies sont au texte du Nadja de Breton. Je crois qu'elle y est parvenue.


Une très belle rétrospective, disponible ici :

Série Incroyables photographes, rétrospective sur l’artiste.

J Photography — Photographe pictorialiste et impressionniste, basé à Rouffach, en Alsace.Tirages Fine Art disponibles en boutique — argentiques, numériques, et tout ce qui se trouve entre les deux.

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