Pourquoi je pousse mes pellicules au développement
Catégorie : Techniques photographiques Temps de lecture : 5 minutes
Double exposition, Bruxelles | Ilford HP5+ @800 isos
Sous-exposer pour mieux révéler
On apprend très tôt, en photographie, à fuir la sous-exposition comme une faute. Et pourtant, une partie de mon travail consiste précisément à exposer mes pellicules moins qu'il ne faudrait — volontairement, et avec une certaine satisfaction.
Le principe du push : tricher avec la sensibilité
Pousser une pellicule consiste à l'exposer comme si elle avait une sensibilité supérieure à sa valeur nominale — une Kodak Tri-X 400 réglée à 800 ou 1600 ISO sur le posemètre, par exemple — puis à compenser cette sous-exposition en allongeant le temps de développement. Cette opération ne rend pas le film réellement plus sensible : elle augmente la densité et le contraste de l'image obtenue, pour rattraper visuellement ce qui a manqué à l'exposition. La contrepartie est connue de tous les pratiquants de l'argentique : perte de détail dans les ombres, contraste plus dur, et surtout un grain nettement plus marqué.
Pourquoi le Tri-X encaisse si bien
Le Tri-X 400 fait partie des films les plus appréciés pour cet exercice, avec l'Ilford HP5 Plus, parce qu'ils conservent une gamme tonale riche et un bon contraste même poussés de plusieurs “crans”. Historiquement, cette aptitude a été précieuse pour les photographes de presse, qui devaient travailler en lumière disponible, sans flash, dans des conditions de faible éclairage : le contraste accru obtenu par le push s'accordait d'ailleurs particulièrement bien aux procédés d'impression des journaux de l'époque. Ce qui était, à l'origine, une contrainte technique est devenu, avec le temps, une esthétique reconnaissable entre toutes — celle du grain dur et du contraste marqué des reportages des années 1960 et 1970.
ILFORD PAN100 @200 ISOS
Ce que je cherche dans ce contraste forcé
Pour moi, pousser une pellicule n'a plus grand-chose à voir avec une contrainte de lumière. C'est une décision esthétique, au même titre que la peinture au doigt que je pratique sur certains de mes négatifs : il s'agit, dans les deux cas, de refuser la propreté d'une exposition parfaitement calculée pour introduire une rugosité, une tension visuelle qui rapproche l'image de la matière plutôt que de la précision documentaire. Le grain qui se densifie, le contraste qui se durcit : ce sont des choix de texture, pas des accidents qu'on tolère.
Je continue, à chaque pellicule, à me demander de combien je vais la pousser — et je continue, à chaque fois, à ne pas vraiment savoir avant de l'avoir développée.
J Photography — Photographe pictorialiste et impressionniste, basé à Rouffach, en Alsace. Tirages Fine Art disponibles en boutique — argentiques, numériques, et tout ce qui se trouve entre les deux.