Avant le numérique, il y avait déjà la triche

Catégorie : Histoire de la photographie Temps de lecture : 6 minutes

Ce que Rejlander savait déjà en 1857

On me demande parfois, presque comme une accusation polie, si telle image est « vraie » — comme si la photographie avait un jour été une simple transcription du réel, et que je venais y introduire de la triche. Je réponds toujours la même chose : la triche est plus vieille que le médium lui-même.

Photographe : Oscar Gustave Rejlander Titre : The Two Ways of Life, 1857 Source : Wikimedia Commons

Licence : Domaine public (auteur mort depuis plus de 100 ans)

Photographe : Francisco Gonzalez | Source : Unsplash

Trente-deux négatifs pour une seule scène

En 1857, le photographe suédois installé à Londres Oscar Gustave Rejlander présente à l'exposition de Manchester une image intitulée The Two Ways of Life. Ce n'est pas une photographie au sens où on l'entend alors : c'est un assemblage de plus de trente négatifs différents, chacun photographié séparément — les personnages, les décors — puis combinés

méticuleusement en un seul tirage, après six semaines de préparation. La scène, une allégorie du choix entre le vice et la vertu, met en scène un sage guidant deux jeunes hommes vers deux destins opposés. Le musée d'art de Princeton, qui conserve un tirage de cette image, rappelle que Rejlander cherchait précisément à élever la photographie au rang des beaux-arts, en l'imitant dans sa construction. La moitié dénudée de la composition choque une partie du public de l'époque, au point que la Société photographique d'Écosse la dissimule d'abord derrière un rideau lors de son exposition. Ce que Rejlander avait inventé, ou en tout cas perfectionné, porte un nom : le tirage combiné, ou combination printing — l'ancêtre direct du photomontage, et donc, d'une certaine manière, du calque numérique.

Photographe : Naomi O'Hare | Source : Unsplash

Robinson, la mise en scène de la mort

Quelques années plus tard, un jeune portraitiste anglais nommé Henry Peach Robinson reprend la technique après avoir rencontré Rejlander. Son œuvre la plus connue, Fading Away, présentée en 1858, montre une jeune fille mourante entourée des siens — une scène entièrement mise en scène, assemblée à partir de cinq négatifs distincts. L'image provoque une controverse : on juge inconvenant qu'un photographe s'autorise à représenter un sujet aussi intime, alors que les peintres le faisaient depuis toujours sans qu'on y trouve à redire. Le prince Albert achète pourtant une copie de l'œuvre, ce qui contribue à légitimer la pratique. Robinson poursuivra le procédé jusqu'à assembler des images

composées de huit négatifs, avant que des années d'exposition aux produits chimiques de chambre noire ne l'obligent à ralentir son travail.

Ce que cette histoire change à ma propre pratique

Ce qui me frappe, en relisant cette histoire, ce n'est pas que la photographie ait pu mentir — c'est qu'elle n'a jamais

prétendu autre chose. Rejlander et Robinson ne cachaient pas leur procédé : ils l'écrivaient, le théorisaient, le défendaient publiquement. La controverse ne portait pas sur la technique, mais sur ce qu'elle autorisait à montrer. Quand je peins un n

égatif au doigt avant de le reprendre en numérique, je ne fais que prolonger une tension vieille de cent soixante-dix ans : celle qui oppose la photographie comme preuve et la photographie comme construction. Aucune des deux n'a jamais existé seule.

On continuera sans doute longtemps à me demander si une image est « vraie ». Je continuerai sans doute à répondre que la question n'a jamais été la bonne — Rejlander, déjà, le savait.

J Photography — Photographe pictorialiste et impressionniste, basé à Rouffach, en Alsace. Tirages Fine Art

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