Eugène Carrière peignait des Fantômes avant que je ne les photographie
Catégorie : Photographes célèbres, et un peu moins Temps de lecture : 6 minutes
Source : Wikimedia Commons Licence : Domaine public (PD-old, auteur mort en 1906)
Le peintre qui dissolvait les visages dans la brume
La première fois que je me suis arrêté longtemps devant une toile d'Eugène Carrière, je n'ai pas su dire ce que je
regardais. Un visage, une main, un enfant peut-être — tout semblait émerger d'un brouillard couleur de terre, comme si la peinture refusait d'aller jusqu'au bout de la description. J'ai compris plus tard que ce refus était la peinture elle-même.
Un visage qui sort de nulle part
Titre : Tendresse | Source : Wikimedia Commons | Licence : Domaine public
Eugène Carrière naît en 1849 à Gournay-sur-Marne et meurt en 1906 à Paris. Formé à l'École des Beaux-Arts dans
l'atelier d'Alexandre Cabanel, il devient l'une des figures du symbolisme français, connu pour un clair-obscur presque monochrome, dominé par les bruns et les gris, qui estompe les formes tout en faisant ressortir les mains et les visages. Cette technique, qu'on a parfois rapprochée du sfumato des maîtres italiens, donne à ses toiles un aspect lisse, presque de porcelaine, obtenu en partie par grattage de la toile avec le manche du pinceau. Ses sujets de prédilection — la maternité, l'enfance, le portrait — sont traités avec une économie de couleur qui déplace toute l'attention sur la lumière et l'ombre plutôt que sur le détail. On a dit de son œuvre, à raison, qu'elle relevait d'un art de la suggestion plutôt que de la
démonstration.
Titre : Les jeunes mères | Source : Wikimedia Commons | Licence : Domaine public
L'amitié Rodin, deux sculpteurs de la même matière
C'est dans les années 1880, probablement par l'intermédiaire du critique Roger Marx, que Carrière rencontre le sculpteur Auguste Rodin. Une amitié profonde naît entre les deux hommes, fondée sur une recherche esthétique commune : tous deux cherchent à atteindre, par des moyens différents, une dimension immatérielle capable de faire contrepoint au
matérialisme de leur époque. Rodin lui confie la préface du catalogue de son exposition de 1900. En 1904, alors que Carrière est au sommet de son art, le sculpteur organise un banquet en son honneur ; deux ans plus tard, à la mort du peintre, emporté par un cancer de la gorge à cinquante-sept ans, Rodin aide sa famille et mobilise ses réseaux pour faire entrer l'une de ses dernières toiles, Tendresse, dans les collections du musée du Luxembourg.
Ce qu'il m'apprend sur la composition
Carrière n'a jamais touché un appareil photographique, mais sa leçon traverse pourtant le médium sans effort : un visage qui se détache à peine de son fond raconte davantage qu'un visage parfaitement défini. En 1899, il fonde sa propre
académie, où passeront de jeunes peintres comme Henri Matisse ou André Derain — preuve que cette manière de
dissoudre la forme pour mieux faire émerger l'émotion a essaimé bien au-delà de sa propre toile. Quand je travaille un négatif pour qu'un visage hésite entre apparition et disparition, je ne fais que retrouver, par d'autres moyens, ce que
Carrière avait déjà compris : que l'indistinct, loin d'être un manque, peut être la condition même de la présence.
Je ne sais toujours pas nommer précisément ce que je voyais devant cette toile, ce jour-là. Je crois que ce n'est pas grave. C'est peut-être même tout le sujet.
J Photography — Photographe pictorialiste et impressionniste, basé à Rouffach, en Alsace.
Tirages Fine Art disponibles en boutique — argentiques, numériques, et tout ce qui se trouve entre les deux.