Ce qui reste là-haut

Il y a une image que j'aime beaucoup, même si elle n'existe pas vraiment.

Un boîtier Hasselblad posé dans la poussière lunaire. Pas de vitre pour le protéger, pas d'atmosphère, rien. Des variations de température allant de plus de cent degrés au soleil à près de moins deux cents à l'ombre. Un silence qui n'a pas d'équivalent sur Terre. Et personne pour venir le chercher.

Mission Apollo 11 | auteur : Nasa

D'Apollo 11 à Apollo 17, douze boîtiers ont été laissés sur la surface de la Lune. Seuls les magasins de pellicules — détachables — ont effectué le voyage retour. Ce n'était pas un accident, ni un oubli. C'était une décision technique précise, froide, et d'une certaine façon très révélatrice de ce qui compte vraiment dans une photographie. Hasselblad


Un appareil conçu pour être abandonné


L'histoire entre Hasselblad et la NASA commence bien avant Apollo. C'est Walter Schirra, astronaute et passionné de photographie, qui suggère d'adapter son propre Hasselblad 500C pour documenter les vols spatiaux. Sept ans avant que le premier boîtier ne touche le sol lunaire, la NASA et le fabricant suédois travaillent ensemble à modifier les appareils pour résister aux conditions extrêmes de l'espace. Digital Trends


Ce travail d'adaptation est radical. Le boîtier perd son viseur, son miroir reflex, son obturateur auxiliaire, jusqu'au revêtement en cuir — chaque gramme compte. Le mécanisme d'obturation est revu, les lubrifiants des optiques remplacés par des formules adaptées au vide, et un magasin pellicule 70 mm haute capacité développé spécifiquement pour le programme. Eastman Kodak travaille en parallèle à une émulsion plus fine pour réduire encore le poids des magasins. Digital TrendsFratello


Sur Apollo 11, c'est un Hasselblad Data Camera argenté — équipé d'un objectif Zeiss Biogon 60 mm — qui est fixé sur la poitrine de Neil Armstrong pour documenter la surface lunaire. Un second boîtier, noir, équipé d'un Zeiss Planar 80 mm, est utilisé depuis l'intérieur du module. La caractéristique la plus particulière de ce boîtier lunaire est la plaque Réseau : une fine plaque de verre gravée d'une grille de croix, placée contre le plan film, qui s'imprime sur chaque image pour permettre les mesures angulaires de la surface. HasselbladPetaPixel


Tout cela pour des appareils qu'on ne ramènerait pas.


Hasselblad Data Camera, peinture argent pour limiter les variations thermiques. | Source : Wex

Le calcul du gramme



Après les sorties extravéhiculaires, les astronautes abandonnaient leurs boîtiers sur le sol lunaire pour alléger l'étage ascensionnel du LEM au moment du décollage. Seuls les magasins de films étaient ramenés sur Terre. Wikipedia



Pour Apollo 11 uniquement, la valeur totale du matériel laissé sur place — Hasselblad compris — était estimée à environ un million de dollars de l'époque, soit près de sept millions de dollars en valeur 2019. Une somme considérable pour ce qui devenait, officiellement, des déchets. Photo Memory



Il faut comprendre ce que cette décision dit sur la hiérarchie des choses. Les boîtiers ne valaient pas le poids qu'ils représentaient face aux roches lunaires, aux pellicules, aux instruments scientifiques. L'outil avait rempli sa fonction. Ce qui comptait, ce n'était pas lui — c'était ce qu'il avait enregistré. La pellicule pouvait rentrer. Le boîtier, non.



Cette logique, je la comprends mieux que je ne voudrais l'admettre. Il y a quelque chose de presque photographique là-dedans : on garde l'image, on abandonne l'appareil.



Ce que l'objectif a vu



Terre vue de la Lune | Auteur : Nasa

Pour le seul vol d'Apollo 11, environ 1 407 photos auraient été prises au total, dont 232 sur la surface lunaire pendant les deux heures passées à l'extérieur du module. Deux heures. Deux cent trente-deux images. Et un boîtier qui n'était jamais revenu pour raconter comment ça s'était passé de l'autre côté. Wikipedia



Ce qui me frappe, en regardant ces photographies aujourd'hui — le portrait de Buzz Aldrin dans sa combinaison, l'horizon lunaire derrière lui, le sol poussiéreux sous ses bottes — c'est leur qualité optique. Le HDC avait produit certaines des photographies les plus emblématiques de l'histoire de l'humanité, dans des conditions où personne n'avait pu le tester au préalable. Pas de banc d'essai pour simuler ce qui allait se passer. On avait fait le calcul, modifié l'appareil, entraîné les astronautes à viser sans viseur, et on avait espéré. Hasselblad



L'atmosphère de la Lune étant quasiment inexistante, la lumière y tombe sans aucun filtrage, avec un spectre de rayonnement qui peut voiler ou brûler les pellicules photographiques avant même leur exposition, et des variations thermiques qui mettent à l'épreuve tous les mécanismes. Dans ces conditions, le grain de l'émulsion Kodak, les optiques Zeiss, la mécanique Hasselblad ont tenu. Et les images aussi. Wikipedia



Une exception, et une enquête



Sur les quatorze dispositifs envoyés pour l'ensemble des missions Apollo 11 à 17, un seul boîtier est revenu sur Terre : celui de James Irwin, utilisé lors de la mission Apollo 15 en 1971, qui a pris 299 photographies du sol lunaire. Sa valeur, lors d'une vente aux enchères en 2014, était estimée entre 150 000 et 200 000 euros. Clubic



L'autre exception — moins officielle — est peut-être encore plus belle. Un chercheur passionné, Cole Rise, a mené pendant des mois une enquête minutieuse pour retrouver la trace d'un Hasselblad de la mission Apollo 17, celui du commandant Eugene Cernan. Il finit par le localiser au musée Omega en Suisse — identifié grâce au numéro de série S/N 1023 gravé sur le boîtier, confirmé en comparant les marques visibles sur les images de la mission. Un détail, une trace, une confirmation : c'était bien le dernier appareil tenu entre les mains des derniers hommes à avoir marché sur la Lune. Konbini



Le reste est toujours là-haut. Dans la poussière. Depuis plus de cinquante ans.



Ce que j'en retiens



Je possède un Hasselblad 500CM. Il ne fera jamais le voyage que ses aînés ont fait. Mais chaque fois que je charge un dos avec une pellicule, que j'entends ce déclenchement caractéristique, que je sens le poids du boîtier dans les mains, je pense à ce que cet outil a traversé — ce que la marque a été capable de produire quand les contraintes étaient absolues.



Il y a quelque chose d'instructif dans ce programme d'élimination systématique des boîtiers. Dans le fait que la NASA ait conçu, avec Hasselblad, des appareils destinés à ne pas revenir. Ce qui comptait, c'était la pellicule. L'image. Pas le contenant.



C'est une façon de penser la photographie qui me plaît. L'outil au service de l'image, jusqu'à son propre sacrifice. Et l'image, elle, qui survit.


J Photography — Photographe pictorialiste et impressionniste, basé à Rouffach, en Alsace.Tirages Fine Art disponibles en boutique — argentiques, numériques, et tout ce qui se trouve entre les deux.→ Découvrir les projets→ Boutique Fine Art

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