Poser sans poser.

Catégorie : Technique & Démarche Temps de lecture : 5 minutes


Modèle : Melle Hirondelle.

Il y a une chose que presque tout le monde fait, la première fois qu'on se retrouve devant mon objectif. On cherche quoi faire avec ses mains.

Ce n'est pas un reproche — c'est une réaction parfaitement logique. On a tous vu des milliers de photos. On a tous intégré, sans s'en rendre compte, l'idée qu'un portrait, ça se tient. Qu'un modèle a une posture, une intention, quelque chose qui ressemble à un programme. Et donc on arrive avec une tentative de programme. On tient ses mains d'une façon qui paraît raisonnable. On prend un visage qui ressemble à un visage de photo.

Le problème, ce n'est pas les mains. C'est ce qu'elles trahissent.

Ce que la tension fait à la lumière

J'ai mis du temps à formuler précisément ce que je cherche dans une séance. Ce n'est pas un état d'âme particulier, ni une émotion que je demanderais à produire — ce genre de direction ne mène nulle part, ou alors dans une direction trop prévisible. Ce que je cherche, c'est un relâchement physique réel. Et ce relâchement a des effets concrets, visibles, sur l'image.

Le corps en tension occupe l'espace différemment. Il se ferme légèrement sur lui-même, les articulations se raidissent imperceptiblement, les muscles du visage gardent une vigilance de fond. Ce n'est pas forcément désagréable à regarder — parfois cette tension produit des images très intéressantes — mais l'image reste close. Elle ne laisse pas entrer.

Quand quelqu'un relâche vraiment — pas "essaie de se détendre", ce qui est exactement la même chose en pire — quelque chose change dans la façon dont la lumière tombe. Les volumes s'assouplissent. Les ombres trouvent un autre chemin. Et l'image s'ouvre.

C'est une des choses que le pictorialisme m'a appris à voir : la photographie ne fixe pas un instant, elle fixe un état. Et cet état se lit partout, pas seulement dans l'expression.

L'interstice comme espace de travail

Les images qui comptent le plus, dans mes archives de portrait, ont presque toutes une chose en commun : je ne les ai pas annoncées.

Elles se sont faites entre deux prises. Quand la personne regardait ailleurs pour souffler. Quand elle pensait qu'on avait fini. Quand elle se demandait si son téléphone avait vibré, ou si le café laissé en cuisine était encore chaud. Ce moment-là — celui où le programme s'interrompt — c'est celui que j'attends.

Ce n'est pas une stratégie de manipulation. C'est simplement l'observation que l'espace le plus fertile d'une séance se trouve dans ses marges. Entre deux intentions. Avant que la prochaine posture soit trouvée.

Alors, avant une séance, je dis aux gens : venez sans idée de ce que vous devez faire. Venez avec une question, une histoire, quelque chose qui vous occupe vraiment. On parlera. Et pendant qu'on parlera, je déclencherai.

Une direction qui ne dit pas son nom

On pourrait croire que c'est une absence de direction. Ce serait une erreur d'interprétation.

Diriger un portrait, pour moi, ce n'est pas indiquer où poser les mains. C'est créer les conditions pour que quelque chose de vrai puisse arriver. C'est une direction souterraine, qui opère sur l'atmosphère plutôt que sur la posture. Elle demande plus d'attention, pas moins.

Ce que je fais pendant qu'on parle, c'est lire. Observer comment la lumière travaille sur un visage distrait. Comment le corps se pose quand il ne sait pas qu'on le regarde. Où va le regard quand il n'a plus d'objectif à affronter. C'est dans cet espace-là que je travaille — et que les meilleures images arrivent, souvent sans qu'on les ait vues venir.

Ni le modèle, ni moi.

C'est ce que j'aime dans ce moment. Il échappe à tout le monde, et pourtant il laisse une trace.

J Photography — Photographe pictorialiste et impressionniste, basé à Rouffach, en Alsace. Tirages Fine Art disponibles en boutique — argentiques, numériques, et tout ce qui se trouve entre les deux. → Découvrir les projets → Boutique Fine Art

Modèle anonyme | Double exposition Argentique, série “Réalités”.

Suivant
Suivant

En Passant : flâner pour voir ce qu'on ne regardait plus.