En Passant : flâner pour voir ce qu'on ne regardait plus.
Catégorie : Histoire & Inspiration Temps de lecture : 6 minutes
Un ami, Serge, m'avait conseillé un livre que j'ai lu entre deux aéroports. Le titre, je l'ai oublié. Le mot qui en est resté, lui, ne m'a plus quitté.
Passant. Pas comme un thème. Comme une posture.
Vers le Mont Saint Michel, été 2024 - J Photography
Une idée toute simple, presque banale
L'idée du projet En Passant est arrivée d'abord comme un reproche que je me faisais à moi-même. Combien de fois est-ce que je traverse une ville magnifique en regardant l'écran de mon téléphone ? Combien de fois est-ce que je marche derrière les gens que j'aime sans vraiment les voir ? Combien de fois est-ce qu'une scène se compose juste sous mes yeux pendant que je cours après une raison de partir plus vite ?
Tout le monde fait ça. Moi aussi. En Passant est né du moment où j'ai voulu, juste pour voir, m'arrêter.
Pas pour devenir un meilleur observateur. Pas pour rapporter des images. Pour me poser la question : qu'est-ce qui se passe quand on regarde sans intention particulière ? Quand on laisse l'œil divaguer dans une vitrine de Bruxelles, sur une jetée normande, à travers la brume d'une route nocturne, sur une foule du Mont-Saint-Michel qu'on n'arrive plus à fixer parce qu'elle est trop éclairée pour exister vraiment ?
La flânerie comme posture éthique
Le mot flâner a une histoire. Baudelaire en a fait un personnage urbain, le flâneur, ce promeneur qui regarde la ville moderne sans en être complice. Walter Benjamin l'a repris pour parler du Paris du dix-neuvième siècle comme d'un théâtre où l'on apprend à voir ce qu'on n'a pas demandé à voir. Saul Leiter, plus tard, a transposé ce regard dans le New York des années cinquante : il photographiait à travers les vitrines, dans les reflets, par les pluies obliques, comme si le sujet de chaque image était toujours en train de se rétracter.
Je n'ai pas inventé cette tradition. En Passant y prend place modestement. Je voulais que le projet incarne, en images, cette idée que regarder est un acte. Pas un acte spectaculaire. Un acte minuscule. Un arrêt de quelques secondes pendant lequel on accepte de ne pas savoir ce qu'on regarde.
C'est une éthique avant d'être une technique.
Cinquante compositions, un seul souffle
Quand j'ai commencé à rassembler les images, j'ai pensé d'abord les organiser en chapitres. Quatre Mouvements bien rangés, comme dans mon projet Réalités. Sujet par sujet. Lieu par lieu. Mais le projet refusait. Les images ne voulaient pas se ranger.
J'ai accepté. En Passant est un flux unique de cinquante compositions, glissant des voiles diaphanes de l'apparition vers les heures bleues du soir. Les sections existent, mais elles sont posées en italique délicat, sur belle page, comme des respirations : Voiles diaphanes, Douceurs fauves, Respirations urbaines, Entre deux, Présences, Passages, Respirations immobiles, In blue.
Personne n'est obligé de les remarquer. Le lecteur peut s'arrêter à n'importe quelle page. C'est ce que je veux. Un livre qu'on ne lit pas linéairement, qu'on traverse comme on traverse un pays par tous les temps.
Une matière mêlée
Argentique et numérique cohabitent dans le projet, comme dans toute ma pratique. Le Canon 5D Mark IV pour les longues poses, les flous de bougé volontaires, les High Key. Les Canon AE-1 Program et Canon A-1 pour la rugosité du grain et l'imprévu chimique. Fomapan 100, Ilford HP5 Plus, Ilford FP4 Plus, Kentmere.
Le mouvement intentionnel d'appareil — ICM, Intentional Camera Movement — revient souvent : c'est le geste pictorialiste par excellence, celui qui transforme une rue en peinture, une foule en brume, un visage en ombre. La double exposition argentique apparaît aussi, notamment sur le Mont-Saint-Michel : un Mont en haute clé, presque effacé, ouvre la lecture ; un autre Mont, plus matériel, habité de présences argentiques, la clôt en page double.
Chaque technique donne un point de départ que je choisis d'amplifier ou non dans un second temps. Aucune retouche n'est cherchée pour faire effet. Le grain, le flou, la basse lumière sont assumés comme matière première du regard.
Quatre respirations silencieuses
Au cœur du livre, quatre images respirent sans titre : une mouette dans un ciel laiteux, un bandeau d'arbres pris dans la brume sur deux pages doubles, un arbre seul dans la neige du Hundsrück, un chemin de plage entre deux piquets sous une lune basse à L'Aiguillon. Ces images-haïkus ne racontent rien. Elles sont posées là pour que le regard puisse s'asseoir.
Je tiens à elles plus qu'aux autres. Elles désignent l'ennui contemplatif comme une forme de richesse. Elles disent que parfois, il n'y a rien à voir, et que c'est bien.
Comment rencontrer ces images
Le projet existe en deux formes. Un livre de cinquante images, format 22 × 28 cm, papier Mohawk Superfine, imprimé par Peecho en édition limitée à dix exemplaires numérotés. Et un ensemble d'œuvres encadrées au format de tirage 60 × 40 cm, modulable selon les lieux, accrochage sur cimaises murales ou sur grilles métalliques autoportantes, médiation possible : visite guidée, atelier autour de l'ICM, conférence sur la flânerie photographique comme posture.
J'aimerais que celui ou celle qui rencontre En Passant s'arrête à son tour. Qu'il ralentisse. Qu'il accepte de ne pas tout comprendre, qu'il devine plutôt que voir. Le livre est consultable à côté des tirages, en second temps de lecture. Et la fiche A6 de questions distribuée au public n'est pas un guide, c'est une perche pour ouvrir le dialogue : Quelle image vous a fait vous arrêter ? Le flou vous a-t-il manqué ou comblé ?
Merci à Serge
Le titre est venu de toi, Serge. Tu m'avais conseillé un livre que j'ai lu entre deux aéroports. À la sortie de cette lecture, le mot passant s'est imposé, non comme thème mais comme posture. Tu n'as probablement pas vu venir l'ampleur de ce conseil. Moi non plus. C'est ce qui m'a fait sourire en assemblant la dernière page.
Au moment où je referme la maquette, je me rends compte que je n'ai pas photographié des lieux ni des gens. J'ai photographié l'arrêt. La seconde pendant laquelle quelque chose s'impose entre deux raisons valables.
C'est peut-être tout ce que je sais faire.
C'est ce que je voulais.
J Photography — Photographe pictorialiste et impressionniste, basé à Rouffach, en Alsace. Tirages Fine Art disponibles en boutique — argentiques, numériques, et tout ce qui se trouve entre les deux.